Freud et Sartre

Pourriez-vous vous imaginer un débat philosophique entre Sigmund Freud (1856-1939) et Jean-Paul Sartre (1905-1980) sur l’identité, les rapports sociaux et au sujet de la liberté? Freud, père de la doctrine psychanalytique, doctrine selon laquelle l’homme n’est pas maître dans sa propre maison (son corps) opposé à Sartre, existentialiste, croyant qu’au contraire l’homme est en pleine possession de lui-même. Le débat que cela pourrait engendré nous amènerait à voir deux conceptions qui semblent en un certain point similaire mais qui, au sujet de la responsabilité, adoptent une position différente, l’une soutenant que l’homme à un inconscient agissant en permanence sur l’individu tandis que l’autre voit l’humain comme un être totalement responsable.

Voici à quoi ce débat pourrait ressembler :

Sartre : Lorsqu’il est question de la composition de l’être humain, je soutiens, comme tout athée, que nous ne sommes constitués que d’un corps suivant l’énoncé du Cogito de Descartes.
Freud : Je suis d’accord avec vous mais j’apporterai une certaine précision. Le psychisme, dont se compose le corps, comporte deux parties : une conscience et une inconscience. Cette dernière serait plus puissante que la première car elle agit comme une mémoire sur laquelle nous nous basons instinctivement sans en avoir connaissance (si nous ne prenons pas de recul avant d’agir).
Sartre : Je ne suis pas d’accord avec le fait que nous n’ayons pas plein contrôle de notre corps. Selon moi, l’homme est en plein contrôle de tout son corps. C’est même ce qui le distingue des autres vivants. Cette capacité avec laquelle il se détermine fait de lui un être humain : son existence précède son essence. Ce que vous appelez inconscience, je la nomme mauvaise foi. Cette mauvaise foi, c’est de fuir nos responsabilités.
Freud : J’ai une conception tout autre de nos distinctions avec les autres vivants. À mon avis, ce qui fait de nous un être humain est la complexité de notre psychisme ainsi que de la civilisation dans laquelle nous vivons. En faisant partie de cette communauté, nous nous définissons en tant qu’être humain.
Sartre : Mais alors quelles sont les raisons qui nous mènent à se comporter ainsi?
Freud : Ce sont nos pulsions, nos désirs et notre mécanisme de défense. Nous voulons attendre notre but ultime, être heureux. Nos pulsions et désirs sont à la base même de notre bonheur. En les accomplissant, nous nous approchons de notre bonheur de plus en plus. Le mécanisme de défense nous sert à contrer ce qui va dans la direction opposée. Nous pouvons refouler, sublimer ou encore désamorcer afin de souffrir le moins possible d’une vérité que ne fait pas notre affaire.
Sartre : Les comportements quant à moi sont causés simplement par les choix que nous faisons. Si j’agis d’une certaine façon, c’est parce que j’ai décidé que j’agirai de la sorte. Il est en mon pouvoir de me comporter comme bon me semble.
Freud : Alors si on se comporte comme l’on veut, on doit sûrement se comporter d’une façon spécifique, non? Ce qui m’amène à me questionner sur notre rôle. En avons-nous un spécifique à jouer?
Sartre : Notre rôle est très grand. Il est de choisir l’homme par ses actions. En accomplissant un fait, nous le déterminons comme bon puisque nous avons décidé de le réaliser. Ainsi, pour chaque chose que nous faisons, nous choisissons pour nous-mêmes et pour l’humanité, un très gros poids sur nos épaules.
Freud : Je pense que notre rôle est de contrer la nature afin d’en neutraliser les sources de souffrances, utiliser notre mécanisme de défense en quelque sorte. Notre rôle est donc d’accomplir notre but, être heureux.
Sartre : Cela semble toutefois égoïste de penser ainsi. Pourrais-je en déduire que les rapports sociaux ne sont pas fondamentaux pour vous? Selon ma philosophie, nos rapports avec les autres sont fondamentaux puisque nous avons un besoin des autres pour qu’il y ait reconnaissance ainsi qu’influence. De plus, c’est à travers cette intersubjectivité que nous sommes amenés à prendre nos responsabilités et à avoir notre liberté totale.
Freud : Non, les rapports sociaux sont aussi fondamentaux pour moi. Vous n’avez qu’à prendre mon concept du Surmoi pour valider mon point. Notre inconscient se base sur ces rapports afin d’établir certains « interdits », faits que l’on ne devrait pas accomplir en public par exemple. De plus, il implante une moralité avec laquelle nous vivons inconsciemment. Tout le monde a un psychisme, mais ce qui nous différencie les uns des autres est la force que celui-ci est capable d’exercer comparativement à celui d’un autre individu.
Sartre : Ce qui nous sépare les uns des autres, ce sont nos projets. Chaque individu choisit d’être ce qu’il est, nous donnant ainsi une identité unique. Ce qui contrôle nos rapports sociaux est l’engagement que nous mettons sur ceux-ci.
Freud : Nos rapports sont régis par 2 pulsions fondamentales : Éros (vie) et Thanatos (mort). Ce sont ces deux pulsions qui font de nous des êtres sociaux, qui nous amènent à une forme d’autoconservation (la reproduction) et à la fois à une forme de destruction de tout ce qui s’oppose à notre Éros. Cela m’amène donc à vous dire que l’humain ne détermine pas les buts qu’il poursuit, ce sont ses pulsions.
Sartre : Nous sommes en opposition totale sur ce point puisque je suis d’avis que nous avons un contrôle total sur nos buts puisque c’est le fondement même de ma philosophie. Nous choissions ce que nous sommes, et sur tous les aspects de notre existence. Cela nous est possible par les choix que nous faisons, même si certaines contraintes s’appliquent.
Freud : Mon avis sur cette question est que l’individu peut agir sur ce qu’il a conscience. Il est impossible de contrôler quelque chose qu’on ne connaît même pas. C’est en doutant que nous passons de l’inconscience au conscient. Je conclurais donc en disant que l’être humain est plus déterminé puisque son inconscient, ce qui le contrôle en majeure partie, le détermine sans que celui-ci ne puisse faire quoi que ce soit (autre qu’en prendre conscience).
Sartre : Alors que moi, je soutiens que nous sommes libres et que rien ne nous détermine puisque même ce que j’appelle situations (nos conditions d’existences) ne sont pas des déterminismes.

Suite au débat, j’ai adopté la position de Freud. Sa conception de l’être humain est selon moi la plus adéquate car, contrairement à Sartre, elle ne repose pas seulement sur l’individu en tant que tel et à un moment précis mais aussi sur son passé, sur ses besoins et sur ce qu’il ne peut pas contrôler, sa partie inconscience. Vivant dans une société, il nous est impossible de tout attribuer à notre propre personne puisque les autres ont un impact autant direct qu’indirect sur nous, qu’on veuille l’accepter ou non. Bien que l’on voudrait que l’homme fonctionne à la manière de Sartre, ce n’est présentement pas le cas. Dans un monde où tout doit être accompli le plus rapidement possible, nous ne prenons que très rarement le temps d’analyser la situation pour faire un choix judicieux.

Lorsque nous (la société en général) prenons des responsabilités, nous espérons que tout ira pour le mieux. Si une erreur arrive, nous préférons blâmer les autres que soi-même même si on sait pertinemment que c’est de notre faute et que c’était sous notre responsabilité. Lorsqu’on aborde l’inconscience et ses symptômes, on se rend rapidement compte à quel point tout ceci est vrai : on passe soudainement d’une inconscience à une conscience. En biologie, on parle du cortex comme d’un membre par lequel les réflexes sont activés automatiquement sans passer par l’intermédiaire du cerveau. Il est donc possible que le cerveau ait aussi un intermédiaire par lequel bien des choix sont déjà déterminés sans que celui-ci ait un mot à dire. Si on prend les phobies comme exemples, on peut vouloir autant qu’on voudra de ne pas avoir peur des araignées, mais si une nous approche, on sautera très rapidement dans cette ancienne mémoire du « j’ai peur des araignées ». Afin de d’éliminer ces « troubles », on doit effectuer beaucoup de travail sur soi-même avant de le régler quand on pourrait tout simplement vivre avec ce fait. Qui a t’il de mal à avoir peur des araignées?

En conclusion, bien que Sartre et Freud aient une vision différente de la conception de l’être humain quant à leur identité, leurs rapports sociaux et leur liberté, il reste que les deux nous présentent des faits de la vie. Sartre nous présente une philosophie selon laquelle nous devrions prendre toute responsabilité sur nous afin d’obtenir notre liberté. Liberté = Responsabilité. Freud a une philosophie qui, à mon sens, est plus représentative de la société qui se cache et qui préfère renvoyer les souffrances sur les autres que de les absorber afin d’en prendre une leçon. Ce qui fait défaut à Freud est que la plupart de nos actions sont justifiées par nos pulsions, mais lorsqu’un individu est capable de se contrôler complètement, il passe à une philosophie sartrienne puisqu’il accepte finalement ses responsabilités et cesse de se laisser guider par celles-ci. La philosophie freudienne représente donc une grande partie de la société, mais celle sartrienne, étant plus difficile à suivre, fait beaucoup moins d’adapte. Je suis d’avis que la philosophie de Sartre est bonne, mais trop difficile pour un simple individu à suivre puisque pour obtenir sa liberté, il faut accepter nos responsabilités qui sont, d’une certaine façon un déterminisme, un besoin.

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